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Attention aux deux dérives spirituelles : le spiritualisme et le baratin pseudo-profond

Séduction du baratin
Temps de lecture : 3 minutes

Deepak Chopra et Eckhart Tollé sont pour beaucoup d’authentiques maîtres spirituels.

La spiritualité est souvent perçue comme la marque des sages, ceux qui ont fait un intense effort de vérité sur eux même et sur le monde, ceux qui ont pris suffisamment de recul grâce à une ascèse qui leur a fait voir des choses plus profondes.

Bien que de telles personnes existent, bien que la sagesse puisse être le fruit d’un travail sur soi, la spiritualité est autre chose, c’est un vaste fourretout qui peut contenir le pire comme le meilleur.

Contrairement à l’idée couramment admise que la matière serait seule « tentatrice » (par les plaisirs des sens), je prétends que la spiritualité peut être elle aussi, plus fréquemment qu’on ne pense, une facilité.

Attention, je ne réduis pas la spiritualité à une facilité. Au contraire, je pense que la spiritualité peut être un outil formidable, qui demande beaucoup d’efforts et de sacrifices. Mais ne nous voilons pas la face, elle a aussi un côté sombre. Spiritualité vient de « spiritus », « esprit », c’est tout. Ce sont souvent des religieux qui en ont fait quasiment un équivalent de « divin », mais j’estime que le divin c’est l’équilibre corps/esprit, et que l’esprit n’est pas plus divin que le corps. Ces religieux en perte de vitesse dénoncent les dérives vers le « matérialisme ». Mais on peut aussi dériver vers le spirituel.

Le baratin pseudo-profond

Pour vous en convaincre, débutons par un point de Schelling, un cas sur lequel (à priori) tout le monde sera d’accord : l’adepte de Raël est dans une démarche spirituelle confortable, il est un élu, et tout ce qu’il a à faire c’est d’appliquer les préceptes de son maître spirituel qui lui sait. Il n’a pas besoin de se résoudre des dilemmes, le gourou le fait pour lui, quant à l’ascèse, c’est la communauté qui l’impose, il suffit de suivre le rythme.

Mais il y a des cas plus subtils. En 2015 une étude a été publiée pour déterminer dans quelle mesure les gens savaient différencier le baratin pseudo-profond, les banalités, et ce qui est considéré conventionnellement comme de la sagesse.

Pour ce faire, ils ont utilisé un générateur de phrases aléatoires « pseudo-profondes », des Tweets de Deepak Chopra, et des banalités et des vraies phrases de sagesse. Ceux qui estiment que les propos de Chopra sont empreints de sagesse estiment aussi que les phrases aléatoires le sont. Inversement, ceux qui rejettent ces phrases rejettent aussi les tweets de Chopra. La corrélation est de presque 90%.

Les scores de profondeur pour les déclarations contenant une collection aléatoire de mots à la mode était très fortement corrélé avec une collection sélective de «tweets» réels du flux «Twitter» de Deepak Chopra (R’s = .88–89).

Les platitudes

Qu’en est-il d’Eckhart Tollé ? D’abord, je ne remets absolument pas en question son témoignage et son expérience mystique. Par contre, j’ai été frappé par la platitude des réponses qu’il donne. Ce n’est pas tant que ce soit de baratin, ce qu’il dit n’est pas foncièrement faux, c’est qu’il ne se mouille pas. Exemples : Sur la médecine, sur la surpopulation, sur l’écologie.

Pour compenser, il émaille son discours de déclarations messianiques : il suffit que tout le monde s’éveille et nous résoudrons tous les problèmes, y compris le changement climatique. Il n’y a pas de dilemmes, car toutes les réponses sont en nous, suivons sa voie, et nous aurons les réponses :

On peut considérer ce livre comme l’expression, à cette époque-ci, du seul et unique enseignement spirituel intemporel, qui est l’essence même de toutes les religions.

Le spiritualisme

D’autre part, ses propos (pas systématiquement, mais très souvent) sont empreints de spiritualisme :

Le spiritualisme est un courant philosophique qui affirme la supériorité ontologique de l’esprit sur la matière. Il proclame également l’existence de valeurs spirituelles et morales.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Spiritualisme_(philosophie)

Le danger du spiritualisme c’est le syndrome de la tour d’Ivoire. Quand on s’émancipe de la matière, on s’émancipe de bons nombres de difficultés. Dans l’esprit, tout est simple, il n’y a pas de dilemmes moraux, pas d’ambiguïté dans les paroles ou les actes, pas de compromis à faire. Mais à l’inverse, quand on essaye de rendre la justice, ou de prendre des décisions politiques dans la vie réelle, il faut se salir les mains, il faut décider tout en étant incertain, il faut choisir les gagnants et les perdants. Bien sûr, parfois, il y a des situations gagnant-gagnant ou perdant-perdant, mais c’est loin d’être la majorité des cas. Le spiritualisme va se confiner à un point de vue détaché de la matière. Il est très important de savoir le faire quand c’est nécessaire, mais il faut aussi savoir ne pas rester coincé dedans, ce n’est pas une fin en soi. Du moins selon moi !

Le spiritualiste peut donner l’apparence du sage, car il est à l’écoute, il est stoïque, il rayonne sa béatitude. Mais à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Bref, le spiritualiste est inoffensif. Il ne dérange pas. À la différence du sage.

Comme disait Platon : après être sorti de la caverne, il faut y retourner.

Loi de UN - Johann Oriel